Voilà maintenant 48h que le jury de San José a rendu son verdict dans le procès qui oppose Apple et Samsung. Après la surprise tout relative de l’annonce de la décision vient donc le temps des interrogations et des commentaires plus distant sur la situation. S’il ne fait aucun doute qu’Apple a remporté avec succès cette manche juridique, il n’est pas sûr que sur le terrain médiatique la pomme s’en sorte indemne. Le petit poucet d’antan se battant contre des multinationales totalitaires semble en effet s’être transformé en ce contre quoi il s’était battu de nombreuses années. Même si ce procès va avoir une conséquence directe sur les deux entreprises, c’est bien tout le marché de la mobilité qui va s’en trouver transformer durablement. Petit tour d’horizon de l’impact de ce battement d’aile juridique sur l’écosystème mobile.

 

Samsung, le grand méchant loup de cette histoire juridique

Un peu plus d’un milliard de dollars, voilà ce que coutera en dommages et intérêts ce procès pour Samsung. Si cette somme est importante, elle ne correspond qu’à 10% des profits de l’entreprise. Les conséquences financières de cette décision – si celle-ci est validée par la juge et confirmée en appel – seront donc limitées. Cette somme est bien accompagnée d’une potentielle interdiction de produits de Samsung sur le territoire américain mais elle touche principalement des produits en fin de cycle qui seront de toute façon renouvelés rapidement. Là aussi, les conséquences sont minimes.

Ce qui va maintenant compter pour Samsung, c’est la manière dont l’entreprise va régler le problème à l’avenir. Samsung a plusieurs possibilités dont une consistant à payer Apple pour l’utilisation de brevets dans les futures téléphones du constructeur coréen. Le coût des téléphones en sera renchéri ce qui obligera Samsung a réduire ses marges sur les futurs produits ou à augmenter ses prix. Samsung peut tout aussi bien décider de s’écarter de ces brevets et partir sur des idées différentes pour contrecarrer les brevets d’Apple sans les violer. Cela demandera néanmoins un peu de temps pour trouver des idées originales, pratiques et différentes tout en nécessitant de la matière grise qu’il faudra recruter, augmenter et motiver. Cette solution plus radicale mais aussi plus rentable et maligne utilise la R&D (recherche et développement) comme échappatoire. Cette R&D supplémentaire permettrait de toute façon à Samsung de se démarquer plus durablement d’Apple tout en construisant son propre écosystème et ses propres valeurs.

La bataille juridique américaine entre Apple et Samsung a été l’occasion pour beaucoup de monde de se rendre compte qu’effectivement Samsung s’était largement inspiré de la firme à la pomme dans beaucoup de petites décisions sans importance prises ces dernières années. Au-delà du caractère ridicule que cela peut revêtir de s’apitoyer sur ces détails, cela témoigne d’un certain manque de prise de risque de la part de Samsung qui préfère faire comme un tel plutôt que de suivre son propre chemin.

J’écarte volontairement les problèmes des brevets puisqu’aux Etat-Unis, la notion de brevet est devenue si vaste que la protection qui va avec ne bénéficie pas à l’innovateur mais au rentier, au possédant. Le procès Apple-Samsung allait bien au-delà de cette notion de brevets et recouvrait la notion de style, d’univers, d’expérience. Est-ce que Samsung a reproduit au moins partiellement l’univers et l’expérience produit/utilisateur d’Apple ? Là est la vraie question du procès et ce à quoi les jurés ont répondu oui.

Samsung a besoin de trouver son propre style et sa propre expérience et le constructeur le sait bien puisque ce processus a déjà commencé. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le temps judiciaire n’et pas celui de la vie. Ainsi, le Samsung jugé coupable n’est pas celui qui a sorti le Galaxy SIII ou le Galaxy Note mais le Samsung qui a sorti le Galaxy S premier du nom, le Samsung Wave et la 1ère Galaxy Tab 10.1. Samsung s’est immiscé sur le marché des smartphones en jouant avec la corde raide de l’inspiration. Maintenant qu’il a le pied bien posé sur le marché, il commence à offrir des choses différentes et ne plus faire la même chose que ce qui est le plus populaire. Le design for humans, les fonctions inédites du Galaxy SIII sont autant d’éléments de la construction de cette expérience que Samsung est en train de créé et qui a été rendu possible de part cette inspiration originelle de l’iPhone. L’un ne va pas sans l’autre puisque Samsung ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui si ça n’avait pas eu lieu. Après, même si Samsung commence à innover sur certains points, on lui reproche des habitudes qui ont la vie dure alors même qu’il est devenu le 1er constructeur mondial de téléphones. Il ne peut plus se permettre de faire comme les autres mais doit se renouveler et ouvrir la marche de l’innovation.

Après avoir reçu la sentence, Samsung a dit que la décision était une mauvaise décision pour les consommateurs et qu’elle allait réduire l’innovation. Je pense au contraire que c’est une opportunité pour Samsung de rebondir pour s’affirmer comme un vrai innovateur et pousser le marché.

 

Google, la cible indirecte de cette guerre judiciaire

L’un des nombreux problèmes de ce procès, c’est que c’est un procès à 3 dont l’un des intervenant est absent : Google. Quand Google a dévoilé Android, Steve Jobs en a toujours voulu à Eric Schmidt pour s’être immiscé sur le marché du mobile où Apple venait d’entrer. Cette colère lui aurait même fait dire qu’il déclarerait la guerre nucléaire à Android. Le procès Apple-Samsung est un effet collatéral de cette opposition Apple vs. Android.

En s’attaquant à Samsung, Apple a été au combat un à un contre le plus puissant constructeur proposant Android. Le plus puissant et en fait le seul vrai puissant puisque tous les autres sont dans des situations loin d’être idylliques. Apple a voulu se servir de Samsung comme un exemple, exemple qui permettra aux autres constructeurs de rester dans le rang et de ne pas faire les même erreurs.

Apple n’a pas la volonté de se perdre dans des procès. La firme à la pomme ne le fait pas par choix mais parce que ses dirigeants ont l’impression que des concurrents volent leur idées pour confectionner des produits et qu’ils utilisent Apple comme un cabinet de réflexion qui prend des risques et innove pour tout le monde.

Pour ne pas multiplier les procès, Apple s’est donc focalisé sur une cible pour minimiser la durée et maximiser l’impact sur l’environnement et Samsung était la cible idéale (une inspiration visible, un succès incroyable et une santé financière solide).

Maintenant qu’Apple a gagné contre Samsung, les autres constructeurs savent qu’ils peuvent perdre contre Apple et même qu’ils peuvent perdre beaucoup. Si pour Samung, 1 milliard de dollars représente une somme raisonnable, pas sûr que ce soit le cas pour HTC ou Sony Mobile. Cette bataille victorieuse donne un pouvoir de négociation important à Apple contre les autres constructeurs qui vont maintenant tout faire pour négocier avec Apple plutôt que d’avoir à aller au procès.

Tout cela vient d’une faiblesse de Google : Android n’est pas assez protégé par des brevets. Même si depuis 2 ans, Google ne cesse de racheter des brevets, cela n’est pas encore suffisant pour fournir un bouclier complet aux constructeurs contre les procès en violation de propriété intellectuelle. C’est une faiblesse importante pour Android puisque les constructeurs pourraient se désintéresser de cette plateforme s’ils estiment qu’ils ont plus à perdre qu’à y gagner en l’utilisant.

C’est toute la stratégie d’Apple qui agite l’éventualité d’un procès pour obliger les constructeurs à ne pas copier Apple et à trouver des solutions alternatives. Même si l’utilisation d’Android est libre et gratuit, la plupart des constructeurs donnent déjà de l’argent à Microsoft pour pouvoir l’utiliser pleinement. S’ils devaient en plus payer Apple, pourquoi devraient-ils continuer à utiliser Android alors même qu’ils pourraient utiliser d’autres plateformes voire même développer la leur pour les plus puissants ? D’autant plus qu’à part Samsung, personne ne gagne vraiment bien sa vie avec Android, même pas Google pour le moment.

 

Microsoft compte les points et attend la suite

C’est bien tout l’avantage de Microsoft qui touche de l’argent d’Android et qui pourrait récolter les constructeurs déçus d’Android.

Ce procès est une communication inouïe pour Windows Phone et notamment la prochaine itération, Windows Phone 8 qui doit sortir dans les prochaines semaines. De l’aveu de tous, le vrai gagnant de cette affaire judiciaire est Microsoft.

Il est vrai que Windows Phone a plusieurs arguments à faire valoir :

  • son système d’exploitation est à la fois innovant et différent de tout ce qui se fait sur le marché
  • le système est certes payant mais protégé par les brevets de Microsoft ce qui assure une tranquillité pour les constructeurs l’utilisant et une assurance de ne pas avoir à payer un jour des sommes à un tiers.
  • les ponts sont nombreux entre le système mobile et le système pour tablette et pc (Windows 8) permettant aux développeurs de passer de l’un à l’autre facilement
Certains constructeurs pourraient donc choisir de se détourner un peu d’Android pour aller voir Windows Phone ou en tout cas diversifier le catalogue pour réduire les risques. C’est d’ailleurs ce que vont faire Huawei et HTC.

 

Le cas d’HTC est d’ailleurs très intéressant à observer. Autrefois (il y a donc un peu plus de 6 mois), il était au coude à coude avec Samsung en terme de ventes de smartphones Android, il est aujourd’hui loin derrière et dans une situation financière difficile nécessitant une restructuration.

 

HTC propose déjà du Windows Phone et ses terminaux WP7 ont été très bien noté sauf au niveau du prix. Il a bien sûr prévu de poursuivre l’aventure avec Microsoft pour WP8 et selon les dernières rumeurs, il réfléchirait à des prix compétitifs pour essayer d’élargir ses parts de marché et s’imposer durablement dans le paysage Windows Phone.

 

Même Samsung propose du Windows Phone et devrait également frapper un grand coup avec sa gamme WP8.

 

La seule vraie inconnue concerne le grand public, sera-t-il aussi réceptif avec Windows Phone qui ne l’a été avec l’iPhone et Android ? Si on devait se fier à ce qu’il s’est passé avec Windows Phone 7, on serait tenté de dire que oui puisque tout le monde semble être plutôt content de l’interface metro même si elle nécessite de s’y habituer et que les ventes ont été plutôt limitées jusqu’à maintenant. Il faut dire que le système en lui même était très limité tout comme les terminaux pouvant le supporter.

 

Je l’ai déjà dit mais je pense que cela véritablement déterminant pour les 2-3 prochaines années : Si Windows Phone réalise de bonnes ventes durant cette fin d’année, le système est assuré de décoller durablement et d’être soutenu par de nombreux constructeurs au détriment d’Android. Si au contraire on ne sent pas de franc changement niveau parts de marché, le système de Microsoft restera confiné à une part marginale de consommateurs avant d’être remplacé par quelque chose d’autre.

 

Blackberry en embuscade … mais pour combien de temps ?

Reste un cas à évoquer : Blackberry 10.

Le futur système d’exploitation de RIM qui doit arriver d’ici au 1er trimestre 2013 est aussi à prendre en compte même s’il ressemble plus à une chimère pour le moment.

Il faut le prendre en compte car ce sera la première fois que RIM proposera le système des blackberry en licence utilisable par n’importe quel constructeur. Il sera en cela très proche de ce que Microsoft va proposer avec Windows Phone 8 avec une licence payante.

Reste à voir si l’entreprise aura le temps de le finir avant d’être racheté, démantelé, découpé ou vendu. Reste aussi à voir si le système sera différent des autres ou reprendra par exemple les codes d’iOS et d’Android.

On parle aussi de la possibilité d’ajouter les applications d’Android directement sur le système. Cette idée est très intéressante et si elle se concrétisait, cela pourrait être une solution pour les constructeurs voulant continuer à utiliser Android :

Imaginez que RIM implémente Android de manière partielle ou total à blackberry 10 (sous la forme d’un émulateur pour les applications ou grâce à une couche basse reprise de Linux), qu’il propose la licence du système avec les protections judiciaires dont dispose le constructeur en autorisant de modifier le système. Imaginez en somme le meilleur des deux mondes Android et Windows Phone, vous ne pensez-pas que ce serait le système ultime ? Ceci n’est que spéculation mais c’est une idée intéressante et réalisable.

 

Voilà un tour non exhaustif de l’environnement mobile post procès Apple-Samsung. Vous remarquerez que je n’ai pas parlé ni de Tizen, ni de Web OS. On en sait trop peu sur ces deux systèmes pour pouvoir en dire quoi que ce soit.